L’histoire de la vie politique du Gabon, post-conférence nationale de 1990, est celle des crises post-électorales. Et cela s’est toujours soldé par des blessés et même des mutilés, des morts, ainsi que de nombreuses arrestations.
Ce fut les cas en 1993, 2005, 2009 et 2016. En 2023, on a failli revivre le même macabre scénario. Et ce n’est pas tant parce que les membres des différentes commissions et autres instances ayant eu à organiser ces scrutins n’avaient guère prêté serment. Mais tout simplement parce que ce n’était que des serments d’hypocrites. Si ce n’était le cas, pourquoi toutes ces crises ?
La réponse est simple, il y avait la volonté manifeste de ceux qui détenaient le pouvoir de le conserver at. vitam aeternam, même au prix du sang de nombreux Gabonais. « Le pouvoir, rien que le pouvoir », telle aurait été leur devise. Raison pour laquelle le Ministère de l’Intérieur a été, dès le début du processus démocratique en cours dans le pays, l’alpha et l’oméga de l’organisation et de la gestion des scrutins politiques.
Très vite, avec le défunt Antoine Mboumbou Miyakou à la tête de ce département ministériel, on s’était rendu que c’était- là une très grave erreur. L’homme avait annoncé, par exemple, les résultats du scrutin présidentiel de décembre1993, sans avoir eu besoin d’attendre que le dépouillement des urnes soit terminé, notamment à Libreville, là où est concentré le gros de l’électorat du pays.
La suite est bien connue : émeutes et autres formes de violence, répression aveugle et sanglante, mort d’homme, puis négociations et « Accords de Paris ». Ceux qui avaient négocié et conclu ces accords furent conscients qu’avec un Ministère de l’Intérieur juge et partie, les résultats annoncés ne pouvaient être conformes à la réalité des urnes, et les mêmes causes allaient reproduire les mêmes effets. D’où est leur venue l’idée de créer un organe indépendant d’organisation et de gestion des élections. Ce fut à l’époque la Commission nationale électorale (CNE), puis CNI (la Commission nationale indépendante), puis encore CENAP (la Commission Electorale Nationale autonome permanente).
Bien malheureusement, bis repétita en 2005, 2009 et 2016, lorsque d’autres ministres de l’intérieur annoncèrent des résultats de scrutins présidentiels non conformes à la réalité des urnes, Jean François Ndoungou en 2009 et Pacôme Moubelet en 2016.Celas’est accompagné par des déflagrations sur l’ensemble du territoire national. Il eut des morts, toujours, des morts, de nombreux blessés et plusieurs arrestations.
Plus particulièrement en 2009, le ministre de l’intérieur de l’époque, Jean François Ndoungou, devenu un libérateur parmi les libérateurs, est celui qui mit le feu au poudre, en venant annoncer des résultats qu’il savait faux, après les avoir inversés.
Le pic fut atteint en août 2016. L’apparition sur les écrans de télévision du ministre de l’intérieur, Pacôme Moubelet, l’annonce des résultats une fois de plus faux, mit le pays à feu et à sang. Une foule compacte déferla sur le Boulevard Triomphal de Libreville, saccageant et brûlant tout sur son passage, convaincue que la victoire électorale venait d’être volée à Jean Ping. Cela était d’autant plus évident que les résultats annoncés du Haut Ogooué attirèrent l’attention des observateurs de la Mission de l’Union européenne qui les qualifièrent d’ « anomalie ».
On en était donc là, jusqu’en 2017 quand fut créé le Centre Gabonais des Elections (CGE) suite au Dialogue politique inclusif et sans tabou d’Angondjé. Contrairement aux organes précédents d’organisation et de gestions des processus électoraux, ce dernier mit le Ministère de l’Intérieur et tous ses démembrements locaux à l’écart de toutes les opérations électorales, y compris l’annonce des résultats, pour qu’il ne s’occupe que de celles préélectorales. S’inspirant partiellement du modèle Ghanéen, le CGE était constitué, à parité des représentants de la majorité et de l’opposition, avec la particularité que son président était élu après appel à candidature, à bulletin secret, par ses pairs. Il y avait là une avancée démocratique significative qu’il était encore possible d’améliorer.
Le nouveau transfert de l’organisation et de la gestion des processus électoraux ne peut donc, et très logiquement, qu’être considéré comme un recul démocratique de plusieurs années. Nommé à la tête du Ministère de l’intérieur par le Président de la Transition dont les intentions de se maintenir à la tête de l’Etat ne sont plus qu’un secret de polichinelle, il sera difficile pour Hermann Immongault de déclarer son mentor perdant .Peut-on scier la branche sur laquelle l’on est assis ?
On rétorquera qu’il en est ainsi de toutes les grandes démocraties où ce sont les ministères de l’intérieur qui organisent les scrutins. Argument certes recevable, sauf que dans ces vieilles démocraties, non seulement ce sont les instituts de sondage qui annoncent d’avance les grandes tendances, à 20heures, et le même jour, sur toutes les chaines de radio et de télévision, ce qui empêche tout tripatouillage des résultats ; mais aussi il n’y a jamais de crise postélectorale.
En Afrique, et donc au Gabon, les organes indépendants d’organisation et de gestion des processus électoraux découlent du fait que de vieilles dictatures familiales qui y sont installées depuis des décennies, n’ont accepté la démocratie que du bout des lèvres lorsque que cette dernière leur a été imposée par les conférences nationales des années 90. Et depuis lors, tout en entretenant des vitrines démocratiques, elles organisent des élections dont les résultats sont pipés d’avance, les ministères de l’intérieur leur servant de bras séculier. Ainsi est-on passé des démocraties voulues et instaurées dans les années 90 à des monarchies qui ne disent pas leur nom.
En promettant une réforme des institutions s’accompagnant de la transparence électorale, les autorités de la Transition auraient dû améliorer le CGE au lieu de le supprimer, pour revenir à la vieille formule et porteuse de germes de crises politiques postélectorales, de l’organisation et de la gestion des processus électoraux par le Ministère de l’intérieur.
Les[CM1] Gabonais ne sont donc pas sortis de l’auberge. Rien n’augure des lendemains apaisés en ce qui concerne la tenue des élections. Les mêmes causes risquent de reprouduire les mêmes effets.